Le Coz Porzh

Les premières cartes postales: on distingue à droite les premières cabines de bain tenues par les sœurs de Sainte-Anne

A Trégastel, même si la plupart des marins ne savaient pas nager et le passe-temps de la baignade sans doute réservé aux gamins, la mer était le un domaine halieutique et non une base de loisir. Avant l’arrivée du train à Lannion en 1881, seuls, sans doute les citadins limitrophes commencèrent à s’adonner à ce nouveau loisir normand. On peut penser  que le père de Charles Barré, propriétaire  d’un magasin de rouennerie à Lannion et qui construisit  la première villa, Ty Ru sur le Coz porzh vers 1880, fut l’un des premiers villégiateurs à s’adonner à la baignade. Il fut suivi sans doute de son fils Charles et d’autres Lannionais.

L’abbé Bouget, mort en 1877 s’offusque, parait-il déjà, de ces corps nus devant Jésus sauveur du monde sur son rocher.

les cabines des soeurs

L

Bal des régates avant que ne roule de rocher du sorcier en mars 1920

Le premier guide touristique vers 1910

Pourtant ce sont les Sœurs de la communauté des Saints-cœurs de Jésus et de Marie qui vont favoriser les baignades en implantant à l’ouest de la plage du Coz porzh, trois puis quatre cabanes de bains. Depuis 1884 elles ont créé en effet le Castel Saint-Anne destiné à accueillir le clergé en vacances mais aussi les familles catholiques des villes limitrophes puis nationales et belges (Lire: la naissance d’une station du même auteur).

En 1891 l’Illustration du 11 juillet mentionne :

« A Trégastel, il n’y a de cabines que pour les dames et messieurs les ecclésiastiques. Ces cabines dépendent d’un vaste hôtel tenu par des nonnes, lesquelles vous prient, à en croire un écriteau placé dans le péristyle de ne point agiter les sonnettes, les religieuses vous apportant tout ce que vous pouvez avoir besoin».

Les premières cabanes de Trégastel sont moins sophistiquées que les normandes ou belges, point de roues ni ne chevaux pour aller à l’eau. Il suffit d’attendre la marée! Par contre la transformation en naïade doit être aussi compliquée étant donné la tenue  sophistiquée de nos premières estivantes.

Peut-être l’érotisme des premiers costumes de bain suggestifs valait bien celui des monokinis exhibitionnistes : Nos arrières-grands pères ont fait quelques commentaires élogieux sur les premières sorties de bain.

 

La première photo argentique du Coz Porzh

 

Par contre, pas question de rester longtemps ainsi exposé sur le sable d’où l’importance des cabanes pour un rhabillage salvateur et précipité.

Le bronzage n’est pas dans les mœurs car la distinction est dans la pâleur des visages comme en Asie aujourd’hui.

La première cabane connue sur le Coz Porzh est en fait un restaurant tenu par Jules Prigent , un Lannionais. Son restaurant s’appelle le Chat noir ou chez Zules. Barré nous le décrit comme le Vatel trégastellois en grande tenue de service tout vêtu de blanc préparant admirablement le homard à l’américaine et quelque peu zézayant.

Chez Zules

Déjà l’hôtel Beau-séjour et le Castel Sainte-Anne lui apportent une clientèle de choix, car compte-tenu de l’état des routes, les baigneurs restent dans les environs immédiats comme dans un club vacance.

Devant la nouvelle affluence, dès 1889, les élus s’inquiètent  de l’état du placître du Coz-Porzh,  dune de sable piétinée par de plus en en plus de passages vers la mer. Il faut dire qu’un grand hôtel va bientôt s’ajouter aux deux autres, Celui-ci  bien nommé, de la Mer, est en projet, comme quelques villégiatures, dont Ker Mam Goz de Monsieur Pitet  à l’est de la plage. Onze maisons verront le jour entre 1884 et 1888.

A la même époque le conseil octroie un bail de 9 ans au Commandant des cuirassiers Tiennebrune pour une cabine sur le placître du Coz-porzh. Il semble donc que chacun peut à son guise se construire sa cabine moyennant un droit qui n’est pas précisé dans les délibérations, mais qui semble être adapté à la taille de l’emplacement et réglé chaque année comme une taxe foncière.

Ces constructions anarchiques en taille, matériaux et destination commencent à émouvoir cependant l’ensemble de la population et les touristes eux-mêmes privés de la vue sur le Coz Porzh. Les cabanons commerciaux en particulier ne seront plus acceptés au centre mais se répartissent vers l’est de la plage à partir de 1913. Les cabanes élaborées par les occupants eux-mêmes sont souvent triples ou doubles. Elles sont parfois aussi construites par les pêcheurs eux-mêmes.

Pour harmoniser les constructions et les rendre moins visibles une chaussée de 10 mètres et maçonnée est décidée le 10 février 1909 sur le haut de l’estran. Cette chaussée sera protégé par un mur de soutènement à partir de septembre 1913: ce sera la première digue de Trégastel et son implantation perdurera jusqu’à aujourd’hui, bon an mal an.

La guerre de 14-18 interrompt les activités touristiques. Le castel Sainte-Anne devient l’hôpital complémentaire 102.Par contre les prisonniers allemands qui arrivent dès septembre 1914 participent à l’entretien des routes et des abords des plages.

Quant aux cabines, les dernières sont désormais interdites sur le placître du  Coz Porzh en janvier 1926, mais prolongées vers l’est.

Le 25 mars 1932, l’épopée de nos cabines entre dans une phase décisive : Les cabines en bois devront être remplacées par de cabines en béton et grâce à un toit plat on pourra y placer un promenoir protégé par un garde-fou en béton qui sera remplacé plus tard par une main courante en  granit rose. Cette décision permet aussi de redistribuer les cabines car certains propriétaires en possèdent 3 ou 4. Ceux-ci s’opposeront évidemment à tout changement, mais les nouvelles constructions seront finalement effectuées. Les nouvelles cabines seront redistribuées par tirage au sort. Étrangement on retrouvera les mêmes propriétaires aux mêmes emplacements, la population locale ne s’étant pas manifestée autre mesure. Les cabines triples sont réservées aux marins pêcheurs, et les double aux familles nombreuses. Un bail de 30 ans est fixé pour cette concession pour un prix d’achat qui n’est pas stipulé dans les délibérations.  Il semble que le prix de la construction revient au propriétaire comme l’entretien, les cabines deviennent alors intérieurement personnalisées ; seule la taxe d’emplacement est perçue.

En juin 1940, le Coz Porz changent de touristes. Au début de l’occupation la plage est accessible à tous mais petit à petit elle sera interdite aux trégastellois comme tout le littoral.

 

Après le départ des Allemands en 1944, les cabines sont remises en état. En janvier 1948, il est décidé un aménagement de la balustrade du Coz Porzh. L’entreprise Migliarini se propose de la faire en granit. Le plongeoir est remis en état pour la saison.

      Au Coz Porzh, les premiers dériveurs ‘’Vauriens’’commencent à envahir plages et parkings . Ils seront relégués vers la plage Pitet dès la saison 1961 qui voit également la protection de Tourony et de Sainte-Anne renforcée. Ces dériveurs encombreront petit à petit le parking du Coz Porzh et leur éviction par le Forum de la mer sera aussi un point d’achoppement avec les plaisanciers dans les années 80

Tout cet équilibre va s’écrouler en mars 1967 lorsque le Torrey Canyon va s’échouer au large des côtes anglaises. Pour la première fois les Trégorrois incrédules vont apprendre à reconnaitre ce qui deviendra désormais le plus grand fléau du joyau granitique.  Comment-était-il possible qu’en quelques heures, l’endroit du globe le plus significatif de la beauté  et de la complexité géologiques pouvait être à ce point défiguré par une boue chocolaté, qu’on appellera désormais à tort marée noire. Tous les documentaires et couvertures journalistiques ne pourront jamais  relater l’ambiance délétère qui dominait ces scènes de désolation car aucun enregistrement n’a pu percevoir l’odeur mortifère de ce mazout.

Et nos cabines dans tout ça ? Elles se revêtent d’un voile noir, semblable aux voilettes de grand deuil de nos grands-mères. Elles portent ainsi à elles seules le deuil de toute une région.

Le 16 mars 1978, un énorme pétrolier, l’Amoco Cadiz s’échoue dans le Finistère nord avec 220 000 tonnes de mazout à bord. Les premiers jours, les Trégastellois espèrent qu’un vent d’est ou du sud maintiendra les nappes plus loin vers la Manche.

Pourtant deux jours plus tard, soit 9 ans jour pour jour après la catastrophe du Torrey Canyon, praires et coques font surface, dans la baie de Kerlavos . La première idée alléchante est de ramasser une belle pêche miraculeuse de coquillages. Mais à peine sortie de la casserole, leur goût est moins enthousiasmant :  une nouvelle catastrophe se prépare. Déjà l’air n’a plus l’odeur du large et bientôt les plages se couvrent de la même couleur mortifère brune.

Comme pour la première marée noire, de violentes tempêtes vont les mois suivants endommager les digues et les cabines pendant l’hiver 1979 mais aussi  nettoyer autant que faire se peut les aspérités encore engluées des rochers. Il faudra pour la saison 1979 reprendre en main plus de 114 cabines à la Grève Blanche.

Mais à peine Trégastel a retrouvé un aspect accueillant qu’une troisième marée noire s’abat sur la côte le 7 mars 1980 après le naufrage du pétrolier Tanio au large de l’le de Batz avec 23 000t de pétrole à bord.

Et puis tout le monde se met au travail mais sans enthousiasme sachant qu’une prochaine marée noire est prévisible à court terme avec l’augmentation du trafic dans la Manche.

Le Coz Porzh va enfin vivre  une période sereine jusqu’au jour où un projet de thalassothérapie n’aboutisse sur le bureau du maire.  En effet,  en 1988  le nouveau maire M. Le Noan veut revitaliser Trégastel.. Après cinq ans de tergiversation et d’opposition à la destruction des cabines, le Forum est inauguré.

Les détracteurs continueront à douter de sa rentabilité mais aujourd’hui avec  150 000 entrées par an , le Forum fait désormais partie du patrimoine de Trégastel comme l’église du bourg.

1900

2000

Touché de temps à autre par les tempêtes il aura à subir en mars  2008 sa plus grande destruction mais il renaîtra de ses cendres  au bout de deux ans.